Rapport du Père Jean Nicod sj (Allemagne 1943-1945)

Conditions du volontariat en février 1943

C’est en automne 1942 que je cherchai à prendre contact avec l’Aumônier, Mgr Rodhain. J’assistai à la réunion de novembre – décembre 42 qu’il avait organisée rue de Sèvres (chez les Pères Lazarristes) ; à cette réunion certain prêtres alsaciens s’étaient offerts pour un service en Allemagne, à condition de pouvoir prendre avec eux leur gouvernement et avoir un mois de vacances annuelles; avaient-ils vraiment une connaissance objective de la situation?

A l’issue de cette réunion, Mgr Rodhain retint mon nom parmi une bonne vingtaine de personnes disposées à partir n’importe comment, c’est-à-dire comme des prêtres-ouvriers avant le mot et, s’il le fallait, clandestinement.

L’expérience du prêtre qui se trouvait à Berlin dès décembre 42 facilita l’accord du cardinal Suhard, lorsque Mgr Rodhain fut persuadé que l’Allemagne refuserait toujours le départ d’aumôniers pour le STO (Service du Travail Obligatoire).

Je ne fis aucun stage à la rue Leneveux, mais fus reçu par le cardinal avec les premiers partants, à la rue Barbey-Lejouy, quelques jours avant mon départ au début d’avril 1943, après le fameux télégramme énigmatique que nous avait envoyé Mgr Rodhain, nous signifiant notre départ à l’imitation de celui de St Paul.

Nous avons été quatre ou cinq à partir au début avril, l’un comme boulanger (à Leipzig, je crois), un autre comme garçon de café, un troisième comme aide-machiniste à l’opéra de Vienne et moi-même comme électricien à Hambourg. Le fait de notre volontariat nous donnait le droit de choisir la ville où nous voulions travailler. Mon choix s’était porté sur Hambourg, parce que c’était là qu’avait éclaté, en 1917, la révolution communiste.

Le préfet du Mans (où j’habitais : collège Ste-Croix) et celui de Paris n’ayant osé me délivrer un passeport français, je m’engageai avec mon passeport suisse, un nouveau, bien sûr, ne comportant plus ma qualité ecclésiastique, mais celle de mon nouveau métier : Arbeiter. C’est mon passeport suisse qui m’a sauvé, plus tard, du camp de concentration.

L’heure de l’engagement à Paris fut très pénible. Deux médecins français chargés de la visite médicale me proposèrent de faire un faux certificat pour m’épargner le départ. Mon refus dut leur paraître un désir de collaborer avec les Allemands. En sortant du bureau d’embauche, un couple dit assez fort pour que je l’entende : « En voici encore un ; sale collabo ». Depuis j’ai compris qu’il ne faut jamais juger sur les apparences.

La JOC (Jeunesse ouvrière catholique) nous a fourni l’unique habit civil qui remplaçait vaille que vaille notre soutane. J’avais l’air grotesque.

Départ et voyage

Fin mars : je reçois le télégramme de départ accepté. Il est 18h00. Le recteur du collège Ste-Croix du Mans, au courant depuis quelques jours, appelle le Père Préfet à son bureau et lui annonce mon départ. Surprise désagréable : il n’y avait personne pour me remplacer auprès des élèves de première division (première et math-philo). A 19h00, à l’étude, le Père Préfet annonce mon départ. J’avertis mes élèves qu’ils n’auraient plus de surveillant jusqu’à la fin de l’année scolaire, car j’estimais qu’ils devaient s’associer à mon travail en Allemagne. Leur accord fut total et leurs promesses fidèlement tenues. De plus, ils se chargèrent de m’envoyer des colis de ravitaillement… A 20h00 les demi-pensionnaires avaient recruté les externes du collège et tous me firent la fête. Ce départ contribua beaucoup à l’esprit de la division.

Le départ de Paris eut lieu le vendredi précédant le dimanche des Rameaux (le 5 avril peut-être). Départ vers 14h00 de la gare de l’Est. Plus de la moitié des wagons du train étaient pleins de travailleurs S.T.O. en provenance du sud de la France. Les nouveaux arrivants étaient forcés d’occuper les places suivantes (huit par compartiment). Mon beau-frère, Joseph Dauchez, qui m’avait accompagné, effrayé de l’entassement et de la promiscuité, glissa la pièce pour que je puisse voyager en première classe. J’eus la faiblesse d’accepter, espérant ainsi dormir. Quarante ou cinquante kilomètres plus loin, on me fit réintégrer les S.T.O.

Au départ de Paris, distribution à tous les travailleurs de baguettes de pain frais, de saucisses. De quoi faire pâlir d’envie les personnes qui nous avaient accompagné à la gare. La distribution dans le train, le samedi matin, alors que nous étions sur territoire allemand, était loin d’être si copieuse. Il n’y avait plus de risque que les travailleurs s’échappent.

Nous sommes arrivés le samedi matin à Hambourg, trop tard pour que nous soyons affectés auprès de nos futurs employeurs. Finalement, on nous permit de sortir l’après-midi quelques heures. Je ne sais plus si c’est déjà le samedi soir que j’ai intégré mon camp, au sud de Hambourg, à Harbourg. Je me souviens cependant, que dès le lendemain, je prenais contact avec quelques-uns de ceux dont les noms m’avaient été communiqués par l’Aumônerie. Dès ce jour je fis une visite au curé de la paroisse de Harbourg qui me reçut avec bienveillance. Dès le dimanche soir, je disais ma messe chez les religieuses qui avaient une maison pour personnes âgées à côté de l’église paroissiale. C’est là que, tous les soirs par la suite, j’allais dire ma messe après le travail. Une grande partie des sœurs assistaient à cette messe, ayant préalablement fermé à clef la porte de la chapelle, pour qu’il n’y ait pas d’yeux indiscrets. Ensuite elles m’offraient un copieux repas, de sorte que je pouvais laisser à mes camarades de camp ma portion du soir. Quelques semaines plus tard, je commençai à dire deux ou trois fois la messe par semaine chez des camarades.

L’abbé Magne, prisonnier transformé, infirmier dans un hôpital au centre de Hambourg, avait déjà fait beaucoup de travail auprès des travailleurs. C’est lui qui me mit très rapidement en relation avec des militants sûrs (JOC, scouts, JEC – Jeunesse estudiantine catholique-) qu’il avait rencontrés. Dès le vendredi – saint, sous sa direction, nous nous réunissions à Wilhelmsburg, entre Hamburg et Harburg, pour un chemin de croix à 15h00, dans une école de religieuses dont le rez-de-chaussée était occupé par la police. Par groupes de deux ou trois, nous nous rendîmes silencieux au rendez-vous et en repartîmes sans bruit. Vingt à trente militants avaient été réunis. De savoir que l’Eglise de France s’occupait d’eux fut un encouragement extraordinaire pour eux. Grâce à eux, en quelques mois, je connus un très grand nombre de travailleurs. Et pourtant, je disposais de très peu de temps, en dehors de la soirée du samedi et de la journée du dimanche.

Conditions de vie en usine et au camp

Un petit camp, réservé aux travailleurs de mon usine (Vidal & Co), fabrique de véhicules automobiles et d’accessoires pour l’armée, 120 personnes environ. Ma chambrée : 16 camarades. Lits superposés (deux). Une table au milieu. Travail de jour et de nuit, de sorte qu’ils y en avaient toujours quelques-uns qui se reposaient, alors que d’autres mangeaient.

Onze heures de présence à l’usine. Départ du camp environ ½ heure avant le travail qui commençait pour la plupart dont moi, à 7h00 du matin. Interruption d’un quart d’heure à neuf heures pour un casse-croûte. Nouvelle interruption de midi à midi et demi pour le repas pris au réfectoire de l’usine, le même que celui des ouvriers allemands. Bonne nourriture. A 18h00, fin du travail. Les camarades arrivaient au camp vers 18h30 et de là, je partais dire ma messe vers 19h00 chez les sœurs, à une demie heure à pied.

Les trois premières semaines je travaillai comme manœuvre à l’établi : contrôle de soudures du carter d’un véhicule à trois roues, filetage de trous dans le carter, en vue des vis à y mettre plus tard. Travail facile que j’accomplissais au début avec toute mon ardeur, craignant d’être chassé de mon travail. Premier soir, félicitations du contremaître et les soirs suivants également. Je produisais chaque jour un peu plus. A la seconde paye, c’est-à-dire après quinze jours de travail, je constatai que j’avais une prime à la production. C’en était trop. Je commençai à diminuer la production, en me rendant de plus en plus souvent au WC pour y apprendre quelques mots d’allemand. Mon contremaître devint mécontent. Je fus surpris aux toilettes en train d’étudier. Au bout de trois semaines j’étais renvoyé de ma place et mis à côté d’une vieille brute qui soudait des portes en acier pour les abris antiaériens. Craignant sans cesse que le poids de ces portes ne m’écrase les pieds chaque fois qu’il fallait s’en approcher pour les prendre à bras le corps, mon vieux compagnon me prit pour le pire des imbéciles et je fus, dès lors, envoyé avec les têtes dures aux travaux de manœuvres à l’extérieur de l’usine : nettoyage des cours et surtout décharge des wagons de charbon sur d’immenses tas, très élevés (jusqu’à 10 ou 12 mètres de hauteur), sous la surveillance de gardiens en uniforme armés de fusils… En mai et juin, j’eus six semaines très pénibles dans ce métier très surveillé. Je sais bien que toutes les demi-heures, montre en main, prétextant des difficultés de vessie, j’allais une minute au WC avec un air des plus innocents ; c’était un repos improvisé et l’occasion, parfois, d’apprendre quelques mots d’allemand.

Fin juin, la plupart du temps, j’étais affecté aux cuisines. Accompagnateur du chauffeur qui approvisionnait les cuisines, travail sympathique, reposant, qui me valait parfois de boire un bon lait à l’aide d’une paille ramassée au bord de la route ou un fruit succulent réservé aux repas des cadres, car j’étais souvent derrière sous la bâche et non à côté du chauffeur. L’après-midi j’étais l’aide d’un allemand chargé de porter les détritus aux cochons ou à la décharge (parfois très écœurant, quand on pataugeait à demi-jambe dans les détritus).

A l’intérieur de l’usine il y avait un camp de Russes ; ils avaient grand faim. Parfois ils s’approchaient des poubelles ou des marmites aux cochons et volaient ce qu’ils pouvaient. Je leur faisais souvent signe lorsque la voie était libre. Quand mon compagnon allemand les surprenait à voler, il les insultait et essayait de les frapper. Je ne suis jamais arrivé à faire comprendre à cette vieille brute âgée que les Russes étaient des hommes et que s’ils volaient cette sale nourriture, c’était qu’ils avaient faim. Le camp des Russes, dans lequel je n’ai jamais pu pénétrer, devait compter une centaine d’hommes.

Travail apostolique

Au début, dans mon camp, je ne disais pas que j’étais prêtre, pour que le Lagerführer ne l’apprenne pas et ne le signale pas à la police. Néanmoins je posais problème à mes camarades de chambrée : quelques minutes de prière à genoux le soir avant le coucher, interventions fréquentes pour rétablir la paix entre eux, animation pour chasser le cafard, relever le niveau des conversations, créer une ambiance d’amitié.

Six semaines plus tard, je reçus mon premier paquet de ravitaillement de mes élèves du Mans. J’invitai tous ceux qui ne recevaient jamais rien pour manger avec eux. Surprise des autres qui partageaient bien entre eux leurs colis de France mais qui portaient leur choix sur les mieux nantis. Dès lors, la distribution tenait moins compte des différences de situation. L’esprit de la chambrée remplaça l’esprit de clan. Après un peu plus de deux mois, je leur dis que j’étais prêtre et pourquoi j’étais venu auprès d’eux. Ils en furent très impressionnés et cela les fit réfléchir. Aucun d’eux ne pratiquait. Deux chambrées surent ma véritable identité et bientôt tout le camp.

Le jour de Pâques, c’est-à-dire huit jours après mon arrivée, d’accord avec le curé de la paroisse, je passai toute la matinée à l’entrée de l’église et à tous les Français qui venaient à la messe, je dis que j’étais prêtre et que je pouvais les confesser. Pratiquement je n’ai cessé de confesser toute la matinée. Je leur disais mon nom et où m’atteindre. Pour eux tous, ce fut un heureux choc de savoir aussi que l’Eglise de France ne les oubliait pas.

Très vite, tous mes dimanches furent consacrés à des réunions de militants dans les différents camps où ils habitaient et avec qui je traitais de tous les problèmes des travailleurs. Souvent, en effet, ils étaient déjà chargés de responsabilités, soit de chambre, soit du camp lui-même.

Mon bras droit, tout proche de moi, était Henri MAIRE. Il m’accompagnait presque partout, portait même ma valise-chapelle et chez lui assez tôt j’allais dire la messe deux fois par semaine. Il réunissait quelques militants. Michel GILLOPE joua aussi un grand rôle. Il appartenait à un camp très important dans l’île de Finkenwärder, au centre de Hambourg, où l’on construisait des sous-marins. Il eut une grande influence et jamais peur de se mouiller : c’est ainsi qu’il fût arrêté en 1944. Robert LEVASSEUR et Louis MEHEUT jouèrent aussi un rôle important. Tous étaient de véritables militants, soucieux de leurs camarades à tous points de vue.

Au cours de mai ou juin 1943 vint à Hambourg un père dominicain, le P. EVRARD qui s’était engagé comme dessinateur chez Bloom et Voss, fabricants d’avions militaires. Il n’habitait pas le camp ; il eut une action en profondeur sur certains militants. Après les bombardements de Hambourg, du 22 au 25 juillet 1943, son usine ne tarda pas à se déplacer plus au sud (Hanovre ou encore plus au sud). Il avait déjà été interrogé par la Gestapo et partit au moment où il aurait été arrêté. Il fut arrêté un peu plus tard et fit, je crois, trois mois de prison, avant de rentrer en France.

Henri KERAMPRAN et Pierre LAPORTE furent aussi de grands militants.

Organisation du travail apostolique

A travers les militants qui, pour la plupart, avaient été très vite choisis comme chefs de chambrée ou même de camp. Ils se réunissaient à l’intérieur de leurs camps pour traiter de toutes les questions relatives à leurs camarades, me mettaient au courant de leurs problèmes quand c’était nécessaire. Je les retrouvais habituellement dans leurs camps respectifs, rarement ailleurs. Il était difficile, hors des cafés, de se retrouver ensemble, car la police craignait toujours les rassemblements de plus de trois personnes. On se retrouvait aussi près des églises.

Deux ou trois fois, jusqu’en août 1943, je fis la sépulture de camarades morts. Cela rendait service aux prêtres allemands qui ne savaient pas ou peu le français et cela me donnait alors l’occasion de connaître des garçons d’autres usines ou d’autres camps. Car il y avait toujours une délégation.

A la fin de l’été, je commençai aussi à aller le dimanche après-midi dans les commandos de prisonniers de guerre à la campagne, qui n’avaient jamais de visite de prêtres – aumôniers. Je ne pouvais pas leur dire la messe, car ces rencontres se faisaient à l’insu de leurs gardiens. Les contacts avec les civils français n’étaient pas permis. Mais j’entrais cependant dans leur chambrée et je confessais et je donnais la communion à ceux qui le désiraient, dans les champs, à proximité. Je ne le fis que deux ou trois fois. Ensuite je fus arrêté.

Pour le 15 août 1943, qui tombait en semaine, nous avions obtenu fête chômée. Je m’étais rendu dans un camp très important à l’ouest de Harburg, à une dizaine de kilomètres (le nom ressemble à celui de Neuengam). Il y avait là deux cents français et belges, un camp important de polonais et de polonaises, des russes ukrainiennes, etc… Je m’étais présenté au Lagerführer, accompagné d’un militant, comme aumônier officiel des travailleurs français. C’était la seule façon de pouvoir y pénétrer et y dire la messe. Il tint lui-même à me faire visiter tous les baraquements. C’est là que je vis, chez les Polonaises, un grand Christ (en plâtre) d’au moins un mètre vingt, qu’une polonaise avait emmené de chez elle, préférant ce lourd bagage aux quelques effets qu’elle pouvait emporter. Je lui demandai de le prendre pour la messe qui allait être dite dans le camp. Son émotion fut bouleversante; elle y a vu le signe d’un amour privilégié du Seigneur.

La Messe fut dite à 11h00, dans le réfectoire immense du camp. Auparavant, quelques confessions de français et de belges. Chants pitoyables en français, sans conviction, au début de la messe. Pendant le canon, de ravissants et convaincus chants ukrainiens. A la fin de la messe, pendant et après la communion, chants polonais, enthousiastes. Il y avait quatre ans qu’ils n’avaient plus eu de messe. Au point qu’ils chantaient encore alors que la messe était depuis longtemps achevée et que je dus les faire cesser, car on réclamait la place pour le repas de midi. J’avais donné l’absolution générale aux polonais et ukrainiens et tous autres étrangers, de sorte qu’ils communièrent presque tous, à la honte des français et des belges. Ce fut pour eux un exemple émouvant de ce qu’était la vraie foi. L’après-midi, les Polonais firent fête en se saoulant dans la mesure du possible. Ce fut une journée extraordinaire et le soir, en rentrant à mon camp, ma joie renforça la tristesse de mes camarades de chambrée, qui étaient restés toute la journée sur leurs lits à s’ennuyer. Quelques-uns avaient voulu m’accompagner «pour me faire plaisir ». J’avais alors refusé de les prendre, leur expliquant que j’étais croyant et qu’il ne fallait pas confondre religion et amitié. Mais plus je leur racontais ma journée, plus ils étaient morfondus de n’être pas venus.

Parfois je gardais sur moi l’eucharistie, la mettant alors sous mon oreiller, la nuit, lorsque j’en avais besoin pour un malade ou un camarade qui me l’avait demandée.

Après les bombardements de Hambourg, en juillet 1943

Du 22 au 28 juillet 1943, la ville subit de très sévères bombardements. On parla de 200’000 morts. Milieu août, au cimetière, un gardien m’avouait l’inscription dans les registres de décès du cimetière de plus de quatre-vingt-treize mille noms de morts tués par les bombardements.

Toute la vie de Hambourg en fut perturbée pendant deux mois. Au centre de Hambourg l’administration était si affolée qu’elle délivrait très facilement des sauf-conduits pour quitter la ville et l’Allemagne.

Scènes de désespoir et d’orgie étaient coutumières. Au sud de la ville, il y eut peu de bombardements. Le travail était cependant désorganisé dans beaucoup d’usines. Je demandais, cependant, aux travailleurs, de s’y rendre pour ne pas être considérés comme traîtres et être immédiatement déportés dans un camp de représailles. Les Allemands étaient nerveux. Dans mon camp, pendant les bombardements de nuit, mes camarades se serraient près de moi, me demandaient de les faire prier, persuadés qu’il ne pouvait rien m’arriver. Je leur répondais que j’étais plus exposé, peut-être, puisque ami de Dieu… Ils ne me croyaient pas.

Le premier samedi après le début des bombardements survenus le mardi précédent, comme nous n’avions pas d’abri antiaérien, mes camarades de camp et moi-même commençâmes à creuser la colline voisine et à y introduire nos tables de chambrée pour soutenir le sable. Le matin même étaient arrivés six soldats et un Feldweibel appelés par notre Lagerführer qui avait pris peur. Quelques-uns d’entre nous, émoustillés par les bombardements apocalyptiques dont nous étions les témoins, lui avaient dit : « Deutschland bald kaput et vous tous avec » (la phrase s’était terminée par un geste non équivoque, celui de la main coupant le cou). Le Lagerführer crut à ces propos d’enfants (oui, de bons enfants qui n’auraient commis aucun acte de vengeance : ils furent les premiers à accepter de venir en aide aux populations sinistrées). Cela nous valut l’arrivée des militaires et des représailles.

En rentrant du travail à 14h00 (on ne travaillait pas le samedi après-midi) ils ordonnèrent la démolition de nos abris. Je ne m’y rendis pas. Ils me cherchèrent aux lavabos où je faisais ma lessive et refusais ce travail. Le Feldweibel braqua son revolver sur moi. Je lui dis de faire très attention, que j’appartenais à une très grande famille de Suisse et que sa peau était en danger s’il me faisait le moindre mal. Mes camarades, me suppliant d’exécuter l’ordre, je le fis. Ils avaient raison, car je crois qu’il aurait peut-être tiré. Le soir même, j’écrivis et exposai toute la situation au directeur de notre usine dont dépendait notre camp et glissai mon message dans sa boîte, le lundi matin. Je lui exposais toute la situation et ma détermination, si la situation au camp ne changeait pas, de prendre la tête de la révolte. Il me fit appeler et nous eûmes une conversation très amicale en anglais. Je ne lui avouai pas ma véritable identité, par crainte qu’il ne soit interrogé par la Gestapo à mon sujet, mais lui laissai entendre que j’étais effectivement un professeur angoissé par le sort des travailleurs forcés. Il partageait l’opinion commune en Allemagne que tous les travailleurs étrangers étaient des volontaires, venus en Allemagne à cause du chômage et pour manger à leur faim. Les révélations que je lui fis alors sur la réalité, lui firent grande impression. Il avait lu très attentivement ma longue lettre, souligné bon nombre de passages. Mais il comprenait mal le français. Il me dit remettre l’affaire entre les mains de son directeur commercial qui savait bien le français et avec qui je devrais traiter désormais de toutes les questions relatives à notre camp, me nommant immédiatement chef de camp adjoint du Lagerführer qui désormais ne devait plus s’occuper directement des ouvriers.

Je jubilais intérieurement, songeant à tout le temps libre dont je disposerais chaque jour pour mon travail apostolique. Hélas, ce ne fut que fin août que je pris, en fait, ma charge, à cause de malentendus. En effet, le soir même, je disais aux camarades que je restais au camp. Le lendemain, lorsque les soldats pénétrèrent dans ma chambrée et ne me virent pas au travail, téléphonèrent à l’usine (à mon contremaître) qui ignorait le pourquoi de mon absence. Sous menace de téléphoner à la police pour me faire aller au travail, je préférai m’y rendre immédiatement. Et les jours qui suivirent, je ne pus joindre le grand directeur, absent, ni le directeur commercial que je ne savais où trouver.

Au début du mois d’août, je le trouvai à l’usine sœur où je portais la nourriture des ouvriers. Il fut surpris de me voir encore travailler en usine, me promit d’avertir immédiatement mon Lagerführer, puis oublia, de sorte que je continuai de travailler jusque vers la fin août. Une histoire rocambolesque mais qui me coûta d’être passablement persécuté pendant cette période de transition, car mon contremaître avait beau jeu de se moquer de moi et de m’envoyer aux travaux les plus sales. Finalement je quittai l’usine, ce que j’appréciai vivement. Les quelques fois où j’avais dû absolument quitter le travail pour enterrer un camarade, j’avais dû me faire passer pour malade, aller trouver un médecin qui me prescrivait médicaments et du repos pour un jour, ce qui me répugnait autant pour moi (esclave) que pour le médecin.

Fin août 1943 à octobre

Avec la cessation du travail en usine, ma condition de vie changea passablement. Mon travail au camp n’absorbait que deux ou trois heures de mon temps par jour : le travail d’interprète des ordres du Lagerführer auprès des camarades, surveillance du partage des repas du soir et de ceux du dimanche. J’en profitai pour venir en aide aux travailleurs des autres camps. Bien vite je remarquai que si j’avais une bicyclette et de meilleurs vêtements, je pourrais augmenter considérablement mes activités et intervenir même auprès des autorités (usines et camps) pour améliorer les conditions de travail et de logement des ouvriers. Je décidai donc d’obtenir un congé de 15 jours en Suisse et écrivis à mes parents que j’attendais de ma fiancée qu’elle me dise exactement la date fixée pour notre mariage, seul motif valable de congé. Je devais passer par eux car je n’avais pas de fiancée… La réponse reçue, que je lus à mes camarades qui en firent des gorges chaudes, je me proposai d’aller à l’Arbeitsamt pour les démarches. Je n’en eus pas l’occasion, car je fus appelé par la Gestapo pour un interrogatoire.

Le 4 septembre, j’affrontai donc le centre de la Gestapo, à Rotenbaumchaussee 24, où je ne me présentai que vers 11h30, alors que j’étais convoqué pour 9h00. Je n’étais nullement pressé, ne sachant si j’allais être arrêté : aussi étais-je allé dire ma messe et m’étais-je rendu au consulat suisse pour leur dire ce qui m’arrivait.

L’accueil à la Gestapo fut plus que froid, franchement hostile. Comme j’étais interrogé en allemand, chaque fois que les questions me paraissaient indiscrètes, je répondais «nicht verstehen». La ruse ne prenait pas. On me reposait la question jusqu’à ce que je la comprenne. Mais j’avais alors le temps de réfléchir et de prier. A quatre reprises ils me demandèrent : êtes-vous Geistlicher ? Puis, Pfarrer, puis Vikar, puis Priester, pour que, le plus innocemment du monde , je leur réponde : Vous voulez savoir si je suis prêtre, bien sûr je le suis, et vous le savez. Avec un regard mauvais, plein de soupçons sur mon honnêteté, l’agent qui m’interrogeait prit une nouvelle feuille de papier et me soumit à un interrogatoire serré, parfois très gênant. C’est ainsi que je disais ne pas connaître d’autre prêtre S.T.O. à Hambourg, alors que le Père EVARD, O.P. avait été interrogé et avait dit me connaître.

J’étais pris en flagrant délit de mensonge. Je m’en tirai néanmoins en disant que le P. EVARD n’était plus à Hambourg, qu’il s’était replié ailleurs avec l’usine qui avait quitté Hambourg. Il aurait dû me faire savoir qu’il avait été interrogé et ce qu’il avait avoué.

Dès le lendemain de ce jour mémorable, j’allai dire à mon directeur commercial, mon chef direct, ma véritable identité, pour qu’il ne l’apprenne pas par la Gestapo. Je la lui avais cachée auparavant pour qu’en cas d’interrogatoire il ne soit pas gêné par mon secret. Dès lors sa confiance augmenta encore et il fut d’accord de m’accorder 15 jours de congé en Suisse. Ce qui me permit de ne pas utiliser le stratagème que j’avais préparé.

Quelques jours plus tard, le 7 peut-être, je fis la connaissance de Maurice ETTINHAUSEN (l’écrivain français Maurice SACHS) qui m’aborda très hypocritement dans la rue, à la sortie du bureau francais de l’Arbeitsamt.
Connaissez-vous un type extraordinaire, à Hambourg du nom de Nicod etc…
Vous savez bien que c’est moi…
Il se mit à rougir. Et nous avons passé toute une après-midi ensoleillée ensemble. Je l’incitai indirectement à avouer qu’il était de la Gestapo; il m’expliqua son admiration pour Hitler (et Maurras) ; me dit que c’était lui qui avait dit à la Gestapo de ne pas m’arrêter tout de suite, faute de témoignages contre moi ; mais qu’il me suivrait et ferait un rapport, qu’au bout de deux mois mon dossier serait complet et que l’arrestation pourrait se faire.

A partir de ce jour, nous nous vîmes de temps en temps. Je ne lui disais rien de mes activités ; il me demandait une seule chose : ne pas piétiner ses plates-bandes en détournant de lui les garçons qu’il recevait chez lui. Je l’évitais dans la mesure du possible.

Sachant que mes jours étaient comptés et disposant de tout mon temps ou presque, je tissai tous les fils possibles entre les camps par l’intermédiaire des militants, me mis à visiter régulièrement les hôpitaux, en cherchant le nom d’un infirmier allemand que j’étais censé aller voir, essayai de prendre contact avec le plus de camarades malades possibles, essuyai parfois du personnel allemand des réprimandes et des menaces qui me faisaient quitter l’hôpital en vitesse.

Nous avons aussi cherché un local pour en faire un lieu de rencontre. Il en existait un au centre de Hambourg où personne n’allait (d’abord trop vaste, froid, et entre les mains de gens que nous soupçonnions fort d’être de connivence avec l’Allemand). Mon choix s’était porté sur un petit bistrot de 100 places assises, où il n’y avait aucun fanion nazi. Le patron fut un homme de confiance, antinazi. Nous lui avons fait gagner beaucoup d’argent car bien vite, ce fut notre point de ralliement tous les samedis soir : plus de trois cents présences.

Serrés comme des anchois, nous chantions etc. Très vite, à tour de rôle, les militants des camps étaient chargés de l’organisation de la soirée. C’était d’une ambiance incroyable. Peu à peu on organisa des rencontres de football, etc.. Je refusais des types louches qui voulaient organiser aussi des leçons de boxe contre argent. Ce qui fit que certains dirent : c’est le patronage Nicod.

Retour de Suisse le 27 octobre 1943

Vers le 10 octobre 43 je partis donc en permission en Suisse. La plupart de mes camarades étaient certains que je ne reviendrais pas, malgré mes promesses.

Chargé comme un baudet (garde-robe renouvelée, bouquins, livres de chant, appareils de photo pour photographier les tombes des camarades morts afin de les envoyer à leurs familles, etc..) je revenais le 27 octobre au soir à Hambourg pour assister à une très grande soirée que nous avions organisée dans la grande salle de spectacle d’une école : au moins six cents places assises.

Grâce à la présence à Hambourg depuis début septembre de deux compagnies de jeunes des Chantiers de Jeunesses (200 environs), comprenant un fort contingent d’instrumentistes de la clique de Vichy, nous disposions de musiciens de valeur et de quelques cadres tout à fait remarquables (en particulier Hervé de CHAMBLORD et un autre dont le nom m’échappe). Grâce à eux, nous pûmes organiser une soirée de haute tenue. Comme ils manquaient d’instruments, je m’étais adressé à la K.D.F. (Kraft durch Freude) qui mit à notre disposition tout ce dont nous avions besoin.

J’avais invité directeurs d’usine, employés, infirmiers, portiers, allemands dont j’avais besoin pour entrer dans les camps, usines, hôpitaux, etc… qui sont venus assez nombreux (une bonne soixantaine) et que j’avais placés au premier rang, séparés par une rangée de chaises vides (par prudence pour les propos qu’ils auraient pu entendre).

Quelques minutes avant 19 heures, la salle bondée, je montai sur l’estrade et déployai un immense drapeau français que j’avais ramené de Suisse. Un tonnerre d’applaudissement. Je me retournai et fis un simple signe de se taire. Grand silence immédiatement. Et la soirée se déroula comme prévu. A la fin : chant de la Marseillaise, accompagné par la clique des chantiers de jeunesse. D’où un chant exécuté à la perfection, tous au garde-à-vous, les allemands compris.

Sur le programme de la soirée que j’avais dû soumettre à la police et à la K.D.F. j’avais inscrit, en fin de programme : chant « Allons, enfants ».

La deuxième grande soirée, montée dans le même style, devait avoir lieu le 27 novembre au soir. Je pense qu’elle a eu lieu. Mais je n’en ai rien su, ayant été arrêté le matin même du 27 novembre, un samedi.

A mon retour de Suisse, grâce à ma bicyclette, je pus augmenter mes activités et commencer à aller dans des commandos de prisonniers de guerre français, distribuer la communion et confesser. La messe ne pouvait être dite, car les ouvriers S.T.O. n’avaient pas le droit de pénétrer dans les camps de prisonniers. Tout se faisait en cachette, le plus souvent dans la nature.

La fin de ma mission

Les bombardements de juillet 1943 avaient semé la panique et le désordre dans le fonctionnement de la machine de l’Etat. Beaucoup de travailleurs et de prisonniers transformés avaient pu profiter de la pagaille pour obtenir des sauf-conduits et retourner en France. Dès le mois d’octobre les fonctionnaires s’étaient ressaisis et allaient intensifier leur surveillance et multiplier les mesures répressives. Il me semble que c’est vers octobre que l’abbé MAGNE, prisonnier transformé, dut rejoindre un camp de prisonniers. J’étais donc seul prêtre en exercice à Hambourg, puisque le P.EVARD, O. P. était, lui aussi, parti en août. Les militants travaillaient bien dans plusieurs camps forts importants ; nous nous retrouvions tous les dimanches.

C’est ainsi que dans un camp, à Finkenwärder, je crois, dans l’île où se fabriquaient des sous-marins, lors d’une réunion du dimanche, le responsable, Michel GILLOPE, séminariste très engagé, me parla de l’encyclique « mit brennenden Sorge » qu’un travailleur avait emportée de France. Flairant un danger pour ce garçon – il avait pris cette encyclique, y avait apposé son nom et me demanda ce qu’il fallait en faire – je conseillai de la détruire, ajoutant qu’il n’y avait aucun danger qu’un travailleur devienne nazi. Un garçon du groupe que nous soupçonnions déjà quelque peu et qui avait simulé une conversation en parlant avec moi longuement de problèmes religieux, et que j’avais même confessé, me supplia de pouvoir lire ce document. Finalement je cédai à sa demande, en ajoutant que, lues ou non, ces pages devaient être détruites dans les huit jours.

Le soir même, ce mouchard fit un faux rapport à la Gestapo dans lequel il disait que je distribuais cette encyclique en cachette. Il ajouta que je lui avais dit que Maurice ETTINHAUSEN (Maurice SACHS) faisait partie de la Gestapo.

En fin de matinée, le lundi, Maurice ETTINHAUSEN était en possession de ce rapport. Il lui avait été communiqué par son chef, puisqu’il était chargé de la section française de la Gestapo. L’après-midi je recevais un coup de téléphone de Maurice ETINHAUSEN qui me donnait un rendez-vous urgent pour le lendemain matin, mardi, à l’écart de la grande circulation urbaine. Il me passa un savon en règle m’indiquant le contenu du rapport. Je lui conseillai de supprimer ce document. C’était impossible, puisqu’il était copié en trois exemplaires, un pour le coffre, un second pour son patron, le troisième pour lui. Je lui dis que s’il était interrogé, je dirais la vérité :
1. la fausseté de la déclaration au sujet de l’encyclique ;
2. l’inexactitude du rapport sur ma déclaration à son propre sujet.

Maurice ETTINHAUSEN ne m’avait pas dit qu’il faisait partie de la Gestapo, mais nous le savions tous. Il avait alors rougi et n’avait rien ajouté. Ceci était très grave pour lui, car dire qu’il faisait partie de la Gestapo c’était équivalent à avouer qu’il était agent double. Il me dit alors qu’il pensait que je serais arrêté un jour et lui aussi. Il fut effectivement arrêté deux semaines avant moi sous accusation de marché noir et d’homosexualité. Si j’avais mis en garde le jeune garçon qui avait mouchardé, c’est qu’il avait précisément contact avec Maurice ETTINHAUSEN et que je trouvais ce contact dangereux. Il couchait avec Maurice ETTINHAUSEN mais ignorait qu’il était son patron à la Gestapo… Le motif réel de l’arrestation de Maurice ETTINHAUSEN n’était pas celui qui fut invoqué, mais de ne plus avoir la confiance de son chef, avec qui il couchait, d’ailleurs (d’après ce que l’on disait; je ne le lui ai jamais demandé).

A partir de l’arrestation de Maurice ETTINHAUSEN, je savais que mon tour n’allait pas tarder, ni non plus celui de la secrétaire de la délégation Française, fort compromise pour les sauf-conduits qu’elle avait falsifiés pour le retour en France de prisonniers évadés ou transformés qui voulaient revenir au pays. Christiane RIVAL, en effet, était venue deux jours avant l’arrestation de Maurice ETTINHAUSEN, un dimanche après-midi, alors que je me rendais en courant à la gare, pour prendre un train qui me permettait d’aller visiter un camp de prisonniers en pleine campagne, me dire qu’elle pouvait sauver Maurice ETTINHAUSEN en le cachant et en l’acheminant à Lübeck où, deux jours plus tard, devait partir un cargo pour la Suède. Fallait-il ou non le sauver ? Malgré toutes ses trahisons, nous savions qu’il avait, parfois, aidé des français et surtout qu’il allait être arrêté. Il nous devenait moins antipathique. Je l’avertis qu’elle prenait une grosse responsabilité, qu’elle devait décider seule et que si c’était moi, j’essayerais peut-être de le sauver. Il ne lui en fallut pas davantage pour se décider à le sauver. C’est dire, après l’arrestation de Maurice ETTINHAUSEN, combien je tremblais plus pour elle que pour moi, car nous savions tous que si c’était son intérêt, il n’hésiterait pas à la trahir.

Arrestation de Maurice Sachs

Le lundi 14 – lendemain de mon entrevue éclair avec Christiane RIVAL – Maurice ETTINHAUSEN se rend à son bureau de la Gestapo. Accueil mielleux. Habitué aux coutumes de l’antre, il prend peur. Le jour même, il prend contact avec Christiane RIVAL qui le met au courant des possibilités de le cacher et de l’envoyer à Lübeck. Il hésite. Se trompe-t-il ? Dans son incertitude il ne prend aucune décision. Le lendemain, mardi, en arrivant au bureau il est reçu avec beaucoup d’égards ; on lui dit qu’il peut disposer, rentrer chez lui, car on irait chez lui à 11h00 pour voir sa bibliothèque. Maurice avait très souvent proposé à ses chefs et camarades de visiter la bibliothèque qu’il avait érigée chez lui.

Pâle et défait, il se rend à la délégation française où Christiane RIVAL lui dit qu’il avait de la chance, puisque le cargo prévu à Lübeck ne partirait que le jeudi. Dans sa lâcheté il hésite encore, et malgré tous les indices qu’il allait être arrêté, il préfère se rendre chez lui, au rendez-vous. Il y trouve deux agents de la Gestapo (inconnus de lui) qui l’arrêtent sous prétexte d’homosexualité et de marché noir. Comme il l’avait prévu.

Mon arrestation, le samedi 27 novembre 1943

Un peu après 8 heures du matin, je reçois un coup de téléphone de la délégation française qui m’avertit que Christiane RIVAL, secrétaire de la délégation française, vient d’être arrêtée. On ne lui a pas dit le motif de l’arrestation. Je tremble pour elle ; j’en dis deux mots à mon Lagerführer. Ce dernier était un brave homme. Coup de téléphone de l’usine : la police demande si Jean Nicod est au camp. Oui. Qu’il ne sorte pas. Elle a quelque chose à lui demander. Mon Lagerführer devient pâle. Tout le monde craint la Gestapo en Allemagne et, sans doute, craint-il pour lui même, tout en espérant.

Je vais chez moi, déchire quelques documents que je vais porter ailleurs, réfléchis à ce que je dois faire : rester ou partir. Et partir où ? De plus, il y avait 15 jours que je m’attendais à cette arrestation. J’avais vécu dans l’angoisse d’être suivi. Je changeais de tram à l’improviste, en en prenant un autre en sens contraire. Pour me donner une contenance, je pris un balai. La Gestapo ne mit pas plus de deux minutes pour arriver de l’usine. Toute la matinée s’est passée à fouiller mes affaires et à emporter des papiers non compromettants.

Je riais sous cape. Nous avons mangé au camp et, vers 14 heures, ils m’ont emmené dans une Citroën noire, onze chevaux, vers Hambourg. Vingt minutes d’arrêt près de la gare principale. Je reste dans la voiture avec un gardien. Quand un agent revient, il escorte Christiane RIVAL qui prend place à l’arrière. On nous interdit de parler entre nous.

Néanmoins, nous échangeons quelques phrases et, surtout, je puis lui donner quelques provisions à manger qu’on m’avait laissé prendre avec moi. Elle n’avait rien reçu à la maison d’arrêts de Hambourg et avait faim. Vers 17 heures nous franchissions la porte de la prison de Fuhlsbüttel, à une bonne douzaine de kilomètres de Hambourg. Dès l’entrée nous fûmes séparés. Formalités d’entrée au poste de garde. J’apprends tout de suite le tarif des coutumes. J’étais frappé de voir les détenus collés au mur, le nez contre le mur, sans tourner la tête. Quelques minutes plus tard, j’avais aussi le nez au mur. D’abord, pas assez près, je reçus un coup de botte dans les tibias ; mon éducation était faite. Au moment de l’inscription dans les registres de la prison, quand je déclinai ma profession de prêtre, il y eut des rires et des plaisanteries douteuses que je n’ai pas comprises, à part le surnom de Pfaff.

Je fus affecté au bâtiment A, 3ème et dernier étage. Entré en cellule, je l’examinai. Ce fut vite fait. Rien, à part une sorte de gros bol métallique, une cuillère et un couteau de table. Une salière, une table de bois blanc, un tabouret, des WC. Une demi-heure plus tard, la porte s’entrouvre. On me jette deux couvertures et une serviette de toilette. J’appris plus tard ce que nous devions faire chaque fois que la serrure était ouverte. Il fallait se précipiter sous le vasistas qui tenait lieu de fenêtre, se mettre au garde-à-vous et dire «Schutzhaftgefangene Nicod» (= prisonnier au secret).

La prison (27 novembre 1943 au 6 février 1945)

A peine arrivé, je me mis en retraite. Je n’avais pas encore pu la faire cette année-là. J’en oubliai la prison. Je fis neuf jours de retraite, sans penser à une vie de prison possible. Je m’imaginais être interrogé assez vite et être ensuite renvoyé en Suisse. Je savais qu’il n’y avait aucune accusation contre moi. Je ne me suis pas trompé puisque, finalement et sans jugement, je sus qu’il y eut un non-lieu.

Le dixième jour, je songeai donc à organiser ma nouvelle vie. Après le lever obligatoire à six heures, je remontais le lit de fer contre le mur, je passais une serpillière humide dans toute la cellule, je faisais un peu de gymnastique et j’attendais le jus du matin (sans pain), soi-disant du café, sans doute des glands avec un peu de bromure dedans. Puis oraison d’une heure et canon de la messe dit par cœur en m’associant aux messes dites dans le monde. Lors de la fouille ils n’avaient pas remarqué ma montre à mon poignet. Précieux oubli, car l’ignorance de l’heure, surtout le dimanche, était terrible. Je me souviens que des cellules voisines, il arrivait qu’on me demande déjà à 9 heures du matin si c’était bientôt l’heure de la soupe… Nul ne peut se douter de la longueur d’une journée lorsqu’il ne se passe rien, qu’on n’entend rien et qu’on n’a rien, sinon la faim…

Ce dixième jour, je fus donc désemparé. Qu’allais-je faire ? J’imaginai de me faire un jeu d’échec sur le revers du règlement de la prison, imprimé sur un carton. A l’aide des carrés de papier journal mis à notre disposition pour les toilettes, je découpai des figurines et me mis à jouer, tout en surveillant de l’oreille les bruits de la prison pour ne pas être pris en flagrant délit de faire quelque chose. Je fis ce jour-là deux parties d’échecs qui me fatiguèrent beaucoup à cause de la concentration que cela demandait. Le lendemain j’y renonçai et me fis un jeu de « Moulin ». J’y jouai moins d’une demi-heure, tant cela me parut stupide. J’étais déjà au bout de mes expériences. Je décidai de me laisser aller à rêver (non à réfléchir de manière continue et logique, car je craignais de devenir fou) et à dire des chapelets (toujours sans me concentrer) à la manière des femmes qui tricotent sans guère penser à ce qu’elles font, tout en suivant la conversation de leur entourage. C’est ainsi que je faisais environ 12 kilomètres de promenade chaque jour dans ma cellule, cinq pas et demi dans chaque sens (la cellule devait avoir 3,50 m de long sur 2,20 m de large). Lorsque j’étais fatigué de marcher, je m’asseyais un moment. Il est évidemment regrettable qu’on ne m’ait jamais accordé un crayon et du papier pour écrire tout ce qui me venait à l’esprit… D’ailleurs, ç’eût été peut-être dangereux pour mon équilibre psychique, car j’aurais sans doute essayé de poursuivre des raisonnements jusqu’à la limite. J’aurais pu me « casser la tête ».

Au bout d’un mois seulement, je sus pourquoi on ne nous faisait pas faire la promenade journalière réglementaire (dix minutes), alors que les détenus des autres étages et bâtiments sortaient régulièrement. Nous étions en quarantaine, car il y avait une épidémie à notre étage dans la chambre des détenus de droit commun (quarante dans une même cellule). Ce n’est qu’à la mi-janvier 1944 que nous eûmes le droit à la promenade : chacun seul, à cinq mètres de distance du suivant, sans avoir le droit de tourner la tête. Au pas assez lent, non cadencé. La seule sortie pendant tout ce temps en quarantaine, c’était la douche du samedi qui nous permettait d’échanger quelques mots à la barbe de nos gardiens, alors que nous étions rassemblés sous les pommes d’arrosoir. Nous nous penchions comme pour nous nettoyer les pieds, et cela permettait aux têtes de se rapprocher et de parler à voix basse. Maurice Sachs était au même étage que moi.

Bien vite, je m’aperçus qu’il jouissait d’un régime de faveur (le 2) : droit de lire, d’écrire et de fumer. Il payait cela en continuant, en prison, son métier de mouchard. Je m’aperçus, un jour, qu’il partageait sa cellule avec un officier anglais. Je tremblais pour celui-ci, car il m’avait vu parler aux douches avec Maurice et savait que j’étais prêtre. Cet anglais me proposa une tentative d’évasion. Je lui dis que c’était impossible. Il la tenta, par la suite, mais ne put même pas sortir de notre établissement. Il passa trois mois en cellule sans fenêtre, au sous-sol de la prison, avec deux fois par semaine de la nourriture chaude, menottes aux mains et entraves aux pieds jour et nuit. Je l’ai revu plus tard dans le bâtiment des femmes. Il ne faisait pas beau à voir… C’est alors que je lui demandai s’il avait parlé à Maurice Sachs. Sur sa réponse affirmative, je lui dis qui était Maurice. Il devint blême. Je me repris en lui disant que peut-être il ne l’avait tout de même pas trahi.

Quelques jours après mon arrestation, le délégué français, M. Lachat fut aussi arrêté. De mon troisième étage, je le reconnus dans la cour au moment de sa promenade. Pour en avoir le cœur net, je criai son nom depuis mon hublot, après être monté sur mon tabouret et m’être mis sur la pointe des pieds. Je ne m’étais pas trompé. A chaque tour de cour il levait les yeux dans la direction d’où le son lui était arrivé. Par chance, il était au sous-sol du bâtiment B, du bon côté de la façade pour pouvoir communiquer avec moi. Nous étions à cent cinquante mètres l’un de l’autre, Nous avons d’abord dessiné les lettres par geste, puis, enhardis, nous criions une phrase à laquelle l’autre répondait le lendemain. C’est ainsi que je sus qu’il avait été interrogé sur moi et avait simplement dit que j’étais un casse-pieds qui venait de temps en temps à la Délégation française pour rouspéter à propos des travailleurs (logement, travail, etc..). Cela me rendit un immense service de savoir cela, car lorsque, longtemps après, on m’interrogea, je pus dire en toute innocence que mes contacts avec la Délégation étaient de pur service, que l’on m’y recevait avec politesse, mais que j’avais l’impression qu’ils n’aimaient guère mes visites. Cela concordait parfaitement avec la déposition qui avait été faite.

C’est après quatre mois et demi (vers mi-avril 1944) que je fus interrogé pour la première fois. Jusque-là j’avais l’impression que j’étais oublié, que la Gestapo ne savait même plus ma présence dans leur prison. J’avais essayé de faire appel au directeur, mais tout contact avec qui que ce fût, était refusé. Et je dus cet interrogatoire à l’intervention du consulat Suisse, sur demande de mes parents. Je comparus en présence de mon consul à Hambourg ; mon juge d’instruction lui expliqua qu’il n’avait pu m’interroger plus tôt, car j’étais le chef d’un réseau et qu’il avait dû commencer par les autres. A quoi je répondis : si j’avais été le chef d’un réseau, vous m’auriez interrogé le premier et immédiatement. Sur quoi il m’interdit de parler ! Au bout de vingt minutes de dialogue entre lui et mon consul, celui-ci fut persuadé que j’avais la conscience très chargée. Pour moi, ce fut terrible de savoir mon pays en train de me lâcher, d’autant plus qu’avant mon arrestation j’allais à peu près tous les quinze jours voir mon consul pour lui dire que je courais toujours mais que cela ne durerait pas, qu’on m’accuserait certainement de faire soit du second bureau, soit de soulever les travailleurs français contre le régime allemand, d’organiser la résistance, etc..

Toutes choses que j’affirmais à mon consul ne pas faire, même de loin, ma tâche étant uniquement pastorale. Ce jour-là mon juge d’instruction promit à mon consul que je serais interrogé incessamment. En effet, quelques jours plus tard, il me fit venir, , à Rotenbaumchaussee, dans le panier à salade. Mais, à peine avait-il commencé l’interrogatoire, qu’il me dit qu’il n’avait pas le temps de m’interroger, qu’il me donnait du papier et un crayon et que j’avais à répondre dans ma cellule à toutes les questions : pourquoi étais-je venu en Allemagne, qui m’avait envoyé, et tous les détails de mes occupations et noms des personnes que je connaissais. Comme je savais qui m’avait trahi et quelle sorte de rapport avait été établi à mon sujet, ma réponse fut facile. Je parlai de tout ce qu’ils pouvaient savoir, en rectifiant la vérité sur ce qu’ils savaient. J’en rajoutai un peu et arrivai à ne jamais donner un nom personnel, seulement collectif. Ainsi, par exemple : qui vous à envoyé en Allemagne ? Je répondais : l’Assemblés des Cardinaux et Archevêques de France…

Avant d’écrire j’hésitais sur la forme à donner à mon rapport. Soit clair et logique, soit tout à fait désordonné. Je choisis cette seconde forme, pensant qu’il serait plus facile de rejoindre la Suisse si la Gestapo pouvait supposer que je ne serais pas capable d’écrire ou de parler, une fois échappé de leurs mains.

Tout le printemps et l’été ont passé sans que j’eusse un seul écho de mon rapport à la Gestapo. D’une part, c’était bon signe, car cela signifiait qu’elle n’avait rien à me reprocher. Mais d’autre part, je continuais à languir et à ne rien savoir du lendemain. Peu après mon interrogatoire, je fus déplacé dans le bâtiment des femmes, au sous-sol. Nous n’y étions que six à huit hommes, avec deux gardiens sympathiques, alors qu’ailleurs il y en avait une bonne vingtaine, de sorte que le même visage n’apparaissait qu’une fois par mois.

Ce sous-sol servait aussi à la désinfection des nouveaux détenus, du moins de ceux qui allaient ensuite dans les chambres dortoirs. Ils y passaient leur première nuit de détention, entassés dans un local. Le matin, pendant que leurs habits passaient à l’autoclave, ils étaient dans notre couloir. C’est ainsi que je pus entrer en contact avec certains français à qui je demandai les nouvelles. C’est ainsi que j’appris que j’avais été fusillé ainsi que Christiane RIVAL.

Celle-ci était au second étage au-dessus de moi, avec décalage d’une cellule. J’essayai d’entrer en contact avec elle en chantant des airs scouts avec paroles improvisées. Elle ne m’a jamais compris : je l’appris plus tard. Au-dessus de moi se trouvait la salle de garde des surveillantes des femmes. Comme elles étaient agacées par les bruits que je faisais, je fus déplacé côté facade sud, où se faisait la promenade des femmes. Heureusement, je pus ainsi entrer en contact répété avec Christiane RIVAL, l’encourager et même, un jour, donner l’absolution générale à toutes les polonaises détenues à qui j’avais réussi à faire comprendre par gestes que j’étais prêtre. Presque sans se cacher, je les ai vu faire le signe de la croix au moment où je les bénissais. Finalement Christiane RIVAL (Christiane RIVAL fut envoyée en camp de concentration vers le 20 août 1944) et moi avons été surpris à parler ensemble. Mon gardien en fut profondément scandalisé, car je ne pouvais lui dire que je la connaissais (à cause de la Gestapo). Il me changea de nouveau de cellule.

Grâce à la pitance que l’on apportait plus abondante dans notre service à cause des nouveaux venus, il est arrivé que nous disposions parfois de très abondantes rations. Plusieurs fois, je remplis à plus de la moitié la cuvette qui me servait pour la toilette, l’entourai de papier et de couvertures, et, toutes les deux heures, m’empiffrai des petits poids (c’était le printemps) mis de côté, au point d’en avoir la peau du ventre tendue. Ne fallait-il pas récupérer et prévoir l’avenir ?
Je profitai de la bienveillance des deux gardiens pour aller chez le dentiste de la prison. J’y restai deux minutes, car sans examen, il voulait arracher la dent. Or, c’était quatre fois rien. Une brute vraiment, sans considération pour les détenus. Avec un jour de retard, j’ai appris dans mon sous-sol – ailleurs c’eût été impossible – le débarquement en Normandie. Quelle joie pour nous tous. De même le putsch contre Hitler, la libération de Paris.

En octobre, retour en bâtiment sérieux (C). Mais l’espoir était grand de la délivrance. Il fallait faire encore attention aux gardiens qui devenaient fort nerveux.

Enfin, en octobre, j’eus la visite en cellule de mon juge d’instruction. Je m’aperçus très vite qu’il n’avait rien à me reprocher. Je me suis alors amusé à lui demander des nouvelles de la guerre, si les alliés avaient osé attaquer le « mur de l’Atlantique ». Il ne put me cacher toute la vérité. Craignant qu’il découvre (avec raison) que je me moquais de lui, j’ai cessé cette conversation dangereuse sur les maquis de France qui s’étaient soulevés, en lui disant : Mais c’est horrible, c’est la France une fois de plus qui est déchirée par la guerre… Pauvre France. Et lui de répéter, le front rouge : « Pauvre France ».

Il parut gêné également quand je lui demandai pourquoi il m’avait arrêté. J’ai fait celui qui ne pouvait comprendre qu’il pût y avoir des dissensions entre la police qui assure l’ordre dans un pays et L’Eglise qui prêche le respect du bien d’autrui, de la personne qui engage au don de soi, à la générosité, etc… Il ne sut trop quoi me dire.

Finalement, il demanda ce que je voulais : je lui proposai de me relâcher et de reprendre mon travail ou, si ce n’était pas possible, de me renvoyer en Suisse. Il écarta, bien sûr, la première solution et me dit qu’il proposerait la seconde solution à la Wilhemstrasse à Berlin. Je profitai de ses bonnes dispositions pour lui demander si, désormais, je pourrais lire en cellule et fumer (cigarettes reçues de Suisse – Je reçus 5 paquets en tout de Suisse, chacun de 5 kilos, mais réduits à un kilo avant la livraison…- , en petit nombre). Il m’accorda ces deux faveurs et c’est ainsi que, quelques jours plus tard, je pus, par l’intermédiaire d’un gardien, recevoir de Maurice Sachs, habitant de nouveau à mon étage, une bible protestante qui fut mon compagnon durant un mois avant mon départ pour la Suisse. Lecture qui, en plus de son intérêt inutile à décrire, m’apportait des commentaires écrits au crayon par Maurice Ettinhausen dont certains furent fort précieux pour mieux le connaître. Hélas, cette bible a disparu avec lui.

Pour Noël 1943, nous avons été gratifiés du « stille Nacht, heilige Nacht » chanté dans les couloirs de la prison, sans doute par quelques détenus. Le jour de Noël nous avons reçu une cuiller à soupe de filaments de viande dans une bonne sauce. En revanche, Noël 1944 fut marqué simplement par le chant raccourci du « stille Nacht ».

Fin de la prison : février 1945

Le jeudi 10 ou 11 février, je suis emmené dans le panier à salade en vue de quitter définitivement la prison. Après avoir attendu des heures au palais de justice sur une chaise, je suis finalement appelé par un juge qui me dit : vous êtes libre, mais vous devez rentrer au plus vite en Suisse. Pas de jugement, rien. Il se levait déjà pour me faire sortir. Je lui faisais remarquer que je n’avais pas mon passeport sur moi, ni argent. Etonné, il me dit d’aller à la Gestapo, Rotenbaumchaussee pour récupérer tout cela. Comme il était déjà 16h00, il me dit d’y aller le lendemain matin, car mon juge n’aurait certainement pas le temps de s’occuper de moi à cette heure si tardive. Ne voulant pas sortir sans aucun document d’identité – il pouvait y avoir un contrôle de police, et je n’avais nullement l’envie de me faire arrêter – il me mit, sur un chiffon de papier, que je sortais régulièrement de prison et devais me rendre en Suisse, sitôt mon passeport récupéré.

Je me retrouvai sur la rue, seul. Mon premier acte de liberté fut de sortir ma dernière cigarette et de l’allumer. Un allemand me la demanda. Je la lui refusai (je n’en fus pas fier !). Je décidai d’aller dire ma première messe chez les jésuites de Hambourg, qui furent très étonnés de me voir, me croyant mort ou en camp de concentration. Messe qui ne me fit d’ailleurs aucune impression. J’oubliai seulement l’Agnus Dei. Et ensuite, je partis pour mon ancien camp de travailleurs, à Hambourg. Il avait été rasé. Je me souvenais que, tout proche, habitait un ouvrier allemand de l’usine dont j’avais encore le nom dans la mémoire. J’interpellai un passant qui m’indiqua l’adresse exacte. Je fus reçu par une femme, fortement émue de me voir. Elle croyait que j’avais été fusillé, me donna à manger. Je crois qu’elle mit à ma disposition le repas de son mari et le sien. Je ne sais ce qu’ils ont dû manger ce soir-là. Je la quittai pour me rendre dans mon camp, qui se trouvait à l’intérieur de notre usine depuis sa disparition dans les bombardements du début de 1944.

Etonnement des camarades qui eurent de la peine à me reconnaître, à cause de la maigreur et du teint pâle. Eux tous me croyaient fusillé.

Le lendemain matin, vendredi, avant d’aller à la Gestapo, je me rendis au consulat suisse. Là encore, étonnement. Puis excuses de leur part d’avoir douté de mon innocence. Je demandai au consul de m’accompagner à la Gestapo, car connaissant leurs habitudes, je pensais qu’il y avait eu erreur dans mon élargissement. Nous arrivâmes un peu avant midi à Rotenbaumchaussee. On nous dit de revenir à 14h00. Le consul m’offrit un déjeuner de guerre dans un restaurant. A peine étions-nous installés que deux soldats demandèrent à s’asseoir à notre table. Je devais ensuite, faire constamment du pied à mon consul qui voulait en savoir plus long sur ma prison car je me rendais compte que notre conversation était épiée. Je ne m’étais pas trompé. Je reconnus l’un des deux lorsque je parlai, un peu plus tard, avec mon juge d’instruction. Il lui posa quelques questions à voix basse et se retira ensuite.

Chaperonné par mon consul, je me présentai donc au début de l’après-midi à la Gestapo. Mon juge d’instruction dit immédiatement : je savais bien que vous viendriez me trouver, puisque vous n’aviez pas vos papiers. Il y a eu erreur. Vous deviez partir en convoi aujourd’hui même pour Berlin, et, de là, gagner la Suisse. Je dois donc vous arrêter de nouveau et attendre le prochain convoi, vendredi prochain. J’utilisai tous les arguments possibles pour qu’il me laisse partir seul. Inutile. Et mon consul ne m’a protégé que très faiblement. Manifestement, il avait peur de la Gestapo. Finalement, mon juge d’instruction, voyant mes doutes sur mon départ, jura sur son honneur que je partirais la semaine suivante. Je refusai, néanmoins, la main qu’il me tendit, lui disant que je ne croyais plus les paroles mais les actes, que j’avais été trop longtemps trompé, etc… Il devint rouge et je compris que sa promesse se réaliserait. Il accepta de me reconduire lui-même à la prison, au lieu de me faire reprendre le panier à salade et de m’exposer à être à nouveau brimé, comme un nouveau venu (fouilles, etc. régime commun, alors que depuis deux mois je pouvais lire en cellule). Mon consul me quitta donc, en me souhaitant bonne chance, et j’attendis jusqu’au moment où mon juge d’instruction m’emmena, à pied et en tram, vers la prison de Fuhlsbüttel. J’eus alors une très bonne conversation avec lui, lui expliquai le sens de ma mission et pourquoi je lui pardonnais. Il en fût très ému. Je lui dis même : tout à l’heure je refusais votre main parce que je ne pouvais vous croire. Maintenant c’est moi qui vous la tends pour vous exprimer que je ne vous en veux absolument pas, que je suis prêt, si c’est possible, à vous aider après la guerre.

Huit jours plus tard, le vendredi suivant, je partais effectivement en transport pour Berlin, en wagon cellulaire, six dans un compartiment pour trois. Arrivée vers 20h00 à Berlin. Comme nous descendions du wagon un « choupo » (police municipale) nous mettait les menottes qui nous liait à lui. C’était impressionnant de voir ainsi reliés entre eux quatre vingt détenus ou plus et autant de policiers, plus ceux qui nous entouraient. Les gens nous regardaient à distance et avec méfiance. En allant à la prison de l’Alexanderplatz, nous pûmes constater les nombreuses destructions de la ville. D’ailleurs, la prison elle-même semblait fort détruite. Nous fûmes enfermés à plus de deux cents au sous-sol, avec les rats, les punaises et les latrines en plein milieu de la cave. Sans fenêtres, dans une atmosphère pestilentielle et une humidité effroyable. Il n’était pas facile de dormir dans ces conditions-là. Pour moi, ce fut une semaine de joie, de pouvoir aider, encourager, apprendre le Pater et l’Ave Maria à trois garçons alsaciens de moins de vingt ans, déserteurs de l’armée allemande où ils avaient été enrôlés de force, de pouvoir intervenir dans les disputes, de faire restituer son manteau à un pauvre bougre, seul objet qu’il portait sur un bleu d’ouvrier déchiré et au-dessous duquel il ne portait ni chemise, ni sous-vêtements), manteau qu’il avait échangé contre une cigarette. Lorsqu’il eut achevé de fumer, j’allai réclamer son manteau au salopard qui faisait ce sale trafic, en me faisant accompagner de deux gars solides, car ma persuasion orale n’aurait pas suffi.

Tous les détenus avec qui j’étais étaient en transport, la plupart hélas ! en direction de camps de concentration. J’étais le seul en partance pour la Suisse. J’appris par cœur plusieurs noms de camarades et les adresses de leurs familles pour pouvoir, à mon retour en Suisse, donner des nouvelles. Ce simple espoir remonta le moral et la résistance de ces pauvres malheureux…

Après huit jours, on me fit sortir de prison avec un groupe d’autres détenus. A la gare, je remarque que nous allons prendre la direction de Hambourg. J’alerte notre chef, qui me répond d’un coup de pied et de force me fait monter dans le wagon cellulaire. J’étais effondré. A Hambourg, alors que nous étions gardés par les militaires en attendant que la police nous récupère, je sus que la ligne de Berlin – la Suisse avait été bombardée, ainsi que bien d’autres. On nous renvoyait au point de départ, car la prison d’Alexanderplatz était surchargée. Après une longue conversation avec le Feldweibel qui nous gardait (qui était catholique et dont le frère était au séminaire germanicum de Rome), j’obtins de lui qu’il téléphone le lendemain au directeur de la prison où on devait nous emmener, pour qu’il lui parle de moi car de soi-même, il était impossible de demander quoi que se soit une fois incarcéré. Il m’a rendu un immense service, puisque effectivement, le lendemain, vers la fin de l’après-midi, le directeur me fit appeler en me disant : il paraît que vous souhaiteriez partir pour la Suisse, en vous faisant simplement accompagner par un policier. Il me dit alors que ce serait à mes frais et à condition, bien sûr, que la Gestapo soit d’accord. Se montrant lui-même sympathique, je me pris à nouveau à espérer. Et le vendredi suivant, 2 février 1945, fête de la Vierge, je prenais le train, un train de voyageurs, direction Francfort, etc. accompagné d’un seul policier. J’eus alors la certitude que c’était sérieux, persuadé que je serais sauvé un samedi ou un jour de fête de la sainte Vierge. Tout le temps de ma prison, je mettais mon espoir sur le samedi ou les fêtes de la Vierge les plus rapprochées et j’étais comblé, parce qu’il s’agissait d’une fête essentielle pour les jésuites.

A 11h00 du soir, j’avais consommé les trois quarts de mon maigre casse-croûte. J’essayais d’entrer en contact avec les voyageurs, mais mon policier, soupçonneux et grincheux, m’en empêchait le plus possible. J’eus beau lui expliquer que je ne pouvais pas m’évader puisqu’il était en possession de mon passeport, il était trop peu malin pour comprendre la situation. Le lendemain soir, à minuit, nous arrivions à Lindau, où j’eus le privilège de coucher dans des draps, dans la cellule de la gare, alors que les autres voyageurs durent dormir dans la salle d’attente. Le dimanche matin, un bon café au lait (je ne savais plus que cela existait) me fut servi par le gardien, un tout bon policier, catholique je crois. Vers 11h00, départ dans un train de sport (beaucoup de jeunes allant faire du ski), soleil radieux, lac de Constance sans brume et premier coup d’œil sur la rive Suisse, de l’autre côté du lac. Vers midi, arrivée à Bregenz. Grave déception. Je croyais que mon policier me conduirait jusqu’à la frontière et non à la prison de Bregenz. Néanmoins, deux jours plus tard, le consul de Suisse à Bregenz me sortait de prison, avec un genevois arrêté un an auparavant pour un passage clandestin de courrier à travers la frontière franco-suisse. Le consul nous prit en charge. Je lui remis un chiffon de papier sur lequel j’avais écrit des adresses concernant mes codétenus de Berlin.

A la frontière, fouille par le douanier allemand qui ne m’obligea pas à me déshabiller complètement (comme il le devait) : je lui avais dit que j’étais prêtre. Arrivés à la douane suisse, on nous donna à chacun deux bons petits-déjeuners complets. Une demi-heure plus tard, nous étions à la prison de Saint-Gall (déception) où, tout en nous interrogeant, on nous servit un copieux déjeuner. Ensuite, coiffeur. Et départ pour Zurich et la Suisse romande. Dans le train, les voyageurs nous examinaient avec effroi à cause de notre triste état physique et parce que nous n’avons cessé de manger ce que nous avions pu nous procurer à la gare de Zurich avec les dix francs suisses que le juge d’instruction nous avait remis pour notre voyage à notre sortie de la prison de Saint-Gall.

Le soir même, j’étais à Lausanne. Mon compagnon continua son voyage vers Genève. Je n’en croyais pas mes yeux. Sur le quai de la gare, mon père me dit « passe-moi tes bagages par la fenêtre ». Je réponds « c’est moi » et je descends du train. Plus aucune question. On m’observe des pieds à la tête. Je repris un abondant repas en famille, vidant la moitié du plat sur mon assiette, ce qui provoqua un fou-rire général, car nous étions une bonne quinzaine de convives. Et je pensais aux derniers Français, prisonniers et travailleurs, rencontrés le samedi soir dans le train qui m’acheminait vers Lindau, et pour qui la guerre n’était pas achevée.

Je ne tardai pas à écrire aux adresses que j’avais recueillies. Les familles en furent profondément reconnaissantes et reprirent espoir. J’écrivis même en Belgique, à la femme qui était persuadée que son mari était mort. Il faillit mourir en camp de concentration, mais tint bon, sachant que sa femme savait qu’il vivait en janvier 1945.